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mercredi 24 novembre 2010

Sukkwan Island : No Redemption


Sukkwan Island, David Vann, Éd. Gallmeister, 2010, 192 pages. Traduit de l'anglais par Laura Derajinski.

Tout a déjà été dit sur ce roman. Je ne compte plus les blogs qui lui ont consacré un billet, sans parler des critiques littéraires... Encore une fois j'arrive longtemps après la bataille ;-)

Écouter Oliver Gallmeister parler de son métier et de "ses" auteurs à la fin octobre m'avait décidé à partir à la découverte de Sukkwan Island.

Contrairement à mes habitudes, et à ma grande surprise, j'ai lu ce -court- roman d'une seule traite, tournant la dernière page tard samedi soir (ou plus exactement tôt dimanche matin).

* * *
Courte présentation de l'histoire

Roy est un ado américain, il vient d'avoir treize ans. Il a grandi en Alaska, à Ketchikan, mais depuis le divorce de ses parents il vit en Californie avec sa mère et sa petite sœur, Tracy. Le père, Jim, est resté en Alaska où il exerce la passionnante profession de dentiste et rate ses mariages successifs.

Jim décide de changer de vie. Il vend sa maison pour acheter un bout d'île dans un coin paumé du sud-est de l'Alaska: Sukkwan Island (Wikipedia). Il propose à son fils Roy de passer une année avec lui au contact de la nature. Une année entre père et fils pour pêcher, chasser, jouer aux cartes et apprendre à mieux se connaître. Face à une intrigue de ce genre, ma réaction habituelle est la fuite (du bouquin par la fenêtre) mais Sukkwan Island n'est pas un de ces banals et fatigants "tu-seras-un-homme-mon-fils".

Après avoir longuement hésité, Roy accepte. Le récit commence avec leur arrivée sur Sukkwan Island, en hydravion (principal moyen de déplacement dans ses étendues immenses).

Bien évidemment tout ne se passera pas comme prévu. Jim se comporte parfois de manière étrange et son fils a bien du mal à comprendre les crises de larmes nocturnes ou son indécision face à certaines situations. Roy semble en fait plus équilibré que son père, à tel point que parfois les rôles père/fils semblent s'inverser.

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Nos choix font-ils le poids face aux circonstances?

Sukkwan Island n'est pas un roman follement optimiste... c'est en fait une (belle) tragédie.

La nature y joue un rôle important. Elle offre un cadre splendide et impressionnant -quelque peu effrayant aux yeux d'un citadin endurci- mais elle est également une prison car même avec un petit Zodiac on ne peut pas aller très loin, la région n'étant qu'un vaste patchwork d'îles fort peu peuplées.

[Ce qui suit ne contient pas de spoilers à proprement parler, mais s'en approche dangereusement. La prudence s'impose... l'idéal est d'aborder le roman directement, sans "préparation"]

Les personnages de Jim et Roy sont fort bien dépeints. Les (dés)espoirs et le destin de Jim sont poignants, et je suis en désaccord avec Cynic63 (Noirs desseins) sur ce point (entre autres): "Je ne peux donc pas dire que je n’ai rien ressenti pour ce brave dentiste (...) Non content d’avoir fichu en l’air deux mariages, entraîné avec lui dans les tréfonds de son inconséquence famille et amis, il faudrait en plus qu’on le plaigne, qu’on trouve admirable cette espèce de non-sens où il entraîne encore quelqu’un (...)"

Je ne crois pas que le récit nous incite à plaindre ou admirer les décisions de l'un ou de l'autre, et surtout pas celles du père. Le paragraphe-couperet qui clôt le roman (et qui s'adresse peut-être autant à Jim qu'au père de l'auteur, voir le lien vers In Cold Blog plus bas) est une condamnation plutôt qu'une justification. On ne peut pas non plus parler de "non-sens"; certaines actions de Jim sont critiquables mais son projet a du sens, du moins en a-t-il pour des gens qui ont vécu une partie de leur vie dans des bleds du fin fond de l'Alaska, et l'issue aurait été très différente en d'autres circonstances (l'isolement en pleine nature joue un rôle crucial dans l'évolution de l'intrigue).

Bladelor (Oceanicus in Folio) a également de grosses réserves. Elle aussi aimerait bien filer des baffes à Jim Fenn! Pour ma part j'éviterais: le bougre semble vigoureux et il serait bien capable de riposter... Contrairement à Bladelor je n'ai pas remarqué de longueurs, mais peut-être mon goût pour le polar scandinave m'a-t-il immunisé? ;-) Les nombreux passages sur l'exploration, la chasse, la pêche, la conservation de la nourriture qui tourne à l'obsession, tout cela aide le lecteur à mieux appréhender la situation critique des protagonistes. Trouver de la nourriture et la conserver est vraiment un problème majeur pour Roy et Jim, et c'est un problème méconnu de la grande majorité des lecteurs (éventrer une boîte de conserve, je sais comment ça se passe, je n'ai pas besoin qu'on me détaille le processus; à l'inverse ne manger que ce que l'on peut attraper et tuer ne fait pas vraiment partie de mon quotidien). De plus, sur une île sans Internet, sans télévision, sans bibliothèque de quartier, sans console vidéo, sans même un ou deux Témoins de Jéhovah pour vous distraire le samedi matin, la routine de la (sur)vie au grand air occupe nécessairement une place prépondérante. Il faut que le lecteur s'imprègne de tout cela, et je ne sais pas si l'auteur aurait pu réduire son texte sans nuire à "l'atmosphère".

Yspadadden remarque: "C’est un roman très factuel qui tourne le dos à l’interprétation pour laisser agir les personnages. Le lecteur peut-être dérouté par le manque d’explications ou d’interprétation, mais il n’en pénètre pas moins le cœur de ces deux êtres." Ce choix de l'auteur (montrer tout, plutôt que tout expliquer) laisse au lecteur une liberté que je trouve appréciable.

Morgane (Carnets noirs) exprime bien ce que beaucoup de lecteurs ont sans doute ressenti: "Il y a des romans qui nous laissent une impression, qui nous enveloppe et nous coupe du monde. C’est ce qu’obtient David Vann dans Sukkwan Island. Il instille une atmosphère, un malaise presque palpable et au dernier moment nous frappe d’une phrase, nous faisant sursauter, relire le passage de surprise: Non, c’est pas vrai?" Il faut en effet poser le livre un instant et se pincer (surtout passé minuit!) pour réaliser le tour que vient de prendre l'histoire.

D'autres avis chez Canel ("Un livre dur, émouvant, marquant. A lire !"), Mic/Noir suspense ("Ce livre, c'est comme une pièce en deux actes ... lorsque le rideau tombe à la fin du premier, le lecteur est sonné. La seconde partie nous entraîne dans un gouffre sans fond."), Isa/Lire-lire-lire ("Je ne peux pas dire que j'ai été happée par l'histoire, je ne me suis pas ennuyée non plus mais c'est loin d'être un coup de cœur..."), Sophie ("Ce roman est prenant, dur et triste à la fois. Je suis passée par tous les sentiments"), Émeraude/Là où les livres sont chez eux (qui n'est visiblement pas adepte du trip "retour à la nature"!). Lystig/L'Oiseau lyre propose un petit glossaire des termes qu'un citadin européen ou québécois ne connaît pas nécessairement (je n'avais pas du tout compris quel outil Roy fabriquait... je n'avais aucune idée de ce qu'était un "bâton à lancer"). Merci à Lystig pour le lien vers In Cold Blog: le billet tout d'abord ("A la fois thriller psychologique et huis clos des grands espaces, Sukkwan Island est tout bonnement imparable. La tension sourd à toutes les pages, le malaise va crescendo, et l’angoisse, comme la pluie qui tombe sans discontinuer, poisse tout sur son passage. ") mais aussi et surtout pour ces propos de David Vann sur le roman (100% spoiler! À lire uniquement après le bouquin). La question du rôle père/fils est peut-être plus complexe que ce que l'on pourrait penser au premier abord...

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Gallmeister viendrait-il, l'air de rien, de m'inoculer le goût du nature writing? À moi, qui me sens mal lorsque le taux de dioxyde de carbone dans l'atmosphère est trop bas, ou qui panique lorsque la nuit est vraiment noire?

Sukkwan Island ne va pas jusqu'à me donner envie de faire du camping en Abitibi ou sur la Côte-Nord (c'est pas demain la veille) mais poursuivre la découverte de ce genre littéraire, ça oui.

[Un grand merci à Gallimard Ltée & Gallmeister pour ce sombre bijou]

jeudi 28 octobre 2010

Matinée Gallimard & Gallmeister

Travailler dans le monde du livre a de bons côtés (il y en a aussi de moins bons mais évitons de parler d'argent, c'est vulgaire...)

Ce mardi 26 octobre j'étais invité à un petit-déjeuner Gallimard & Gallmeister.

Une collation était aimablement offerte. J'ai courageusement ignoré les croissants (petite victoire personnelle) et me suis contenté de quelques litres de café.

Rolf Puls, directeur de Gallimard au Québec, animait une entrevue avec Oliver Gallmeister (des éditions du même nom) et Jean Mattern, responsable de la collection Du monde entier chez Gallimard.

La causerie a duré près de deux heures, je me contente ici d'un très court résumé. L'ensemble était passionnant, c'était un aperçu enrichissant de la dure (?) vie d'éditeur.

Chacun a tout d'abord résumé son parcours. Jean Mattern a suivi des études littéraires, a travaillé chez Actes Sud avant d'entrer chez Gallimard il y a douze ans. Éditer des bouquins est un choix de carrière qui remonte à loin. Il a récemment exploré le côté lumineux de la Force en publiant deux livres chez Sabine Wespieser: Les bains de Kiraly et De lait et de miel.

Oliver Gallmeister, même s'il se passionne depuis longtemps pour la littérature américaine, a eu une carrière toute différente (la gestion) avant de se lancer dans l'édition en 2005 (premier bouquin publié au tout début de 2006).

Du monde entier, c'est environ 30 à 35 titres par an (une nette diminution par rapport au passé). Gallmeister, dans les 9-10. Ce n'est pas une petite différence! Les deux éditeurs donnent le même conseil à ceux qui seraient tentés par l'aventure de l'édition: viser une niche étroite et s'y tenir; ne pas s'éparpiller, ne pas essayer de couvrir une trop large palette de genres. Gallmeister est un très bon exemple de cette méthode. La maison a une spécialité: la littérature de l'Ouest américain, le "nature writing" contemporain. Une partie du catalogue est consacrée au roman noir version "grands espaces" (avec notamment Craig Johnson, qui semble avoir eu beaucoup de succès dans les salons du livre en France). Une collection format poche (Totem) a été lancée il n'y a pas longtemps.

Autre thème abordé, la traduction. Pour les éditions Gallmeister il n'y a qu'une seule langue d'origine: l'anglais américain. Oliver Gallmeister peut donc intervenir à toutes les étapes du processus, depuis le choix des textes jusqu'à la traduction (qu'il n'effectue pas lui-même mais qu'il supervise apparemment de très près).

Du monde entier
se donne par contre pour mission d'offrir des traductions... du monde entier! La maîtrise de l'allemand (et je crois du néerlandais) permet à Jean Mattern de suivre de près ce qui se passe outre-Rhin (et par ricochet ce qui se publie en Scandinavie, les traductions en allemand étant fréquentes). Mais quid des auteurs lituaniens, slovaques, israéliens, russes ou turcs? Ici entrent en scène les lecteurs de Gallimard (ah, le beau métier). Une soixantaine de personnes (si je me souviens bien) sont chargées de lire les textes dans la langue originale puis de rédiger des rapports de lecture qui aideront l'éditeur dans le processus de choix. Autre source d'information, les institutions culturelles des pays concernés, qui effectuent parfois (à leurs frais puisque cela fait partie de leur mandat de diffusion des cultures nationales) une traduction partielle des textes et les transmettent aux éditeurs français.

Il a bien sûr été question des auteurs "maisons" et de la relation auteur/éditeur. Les deux invités ont loué le professionnalisme des auteurs anglo-saxons. Dans certains cas le rapport entre auteur et éditeur ne va pas au-delà du strict nécessaire (et les contacts se font souvent par l'intermédiaire des agents littéraires), mais les échanges peuvent parfois devenir très chaleureux. Les deux éditeurs ont rappelé que leur cas est un peu particulier puisque leurs auteurs sont tous déjà publiés dans leurs pays et langues d'origine. Il peut toutefois arriver que la traduction française ait plus de succès que l'édition originale (sauf erreur de ma part c'est le cas d'Ellroy, publié en français chez Rivages).

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Dommage que l'entrevue n'ait pas été filmée, cela aurait permis d'en faire profiter plus de monde! Cette instructive matinée m'a donné le goût de découvrir ce fameux "nature writing"... affaire à suivre...

Un grand merci à Anne pour avoir pensé à me faire une petite place! ;-)