mardi 23 février 2010

Les Lieux sombres : Day-livrez nous du Mal


Les Lieux sombres (titre original Dark Places), Gillian Flynn, Éd. Sonatine 2010, traduction Héloïse Esquié.

On est seulement en février mais je peux déjà affirmer que Les Lieux sombres est un incontournable de l'année 2010. Sonatine est décidément une maison qui compte dans le monde du polar.

On retrouve un peu de l'atmosphère de Seul le silence d'Ellory dans ce roman. Gillian Flynn nous offre elle aussi une plongée dans l'Amérique profonde, cette fois entre le Missouri et le Kansas.

Les Lieux sombres est le deuxième roman de Gillian Flynn. Le premier s'intitulait Sur ma peau, disponible au Livre de Poche. S'il est de la même veine il faudra que je trouve un moment pour le lire.

* * *

Libby Day est une survivante. En 1985, âgée de 7 ans, elle échappe au massacre de sa famille dans leur ferme délabrée à Kinnakee, un bled paumé du Kansas. Sa mère Patty et ses deux sœurs, Michelle et Debby, sont assassinées. Libby parvient à s'enfuir dans la nuit. Lors de l'enquête et du procès elle témoigne contre son frère aîné, Ben. Ben a 15 ans; il est condamné à la prison à perpétuité. Libby passe alors de mains en mains puis, à l'âge adulte, s'installe à Kansas City dans le Missouri.

Elle ne travaille pas mais vit des dons jadis envoyés par des âmes charitables, émues par son triste sort. Mais l'argent finit par manquer car Libby a désormais 32 ans, elle n'est plus compétitive sur le marché de la compassion. Elle subit la concurrence de jeunes filles en détresse bien plus attendrissantes qu'elle. Ça la fout en rogne, Libby.

Elle reçoit un jour une étrange proposition de Lyle, trésorier du Kill Club. Les membres de ce club bizarre, fascinés par les meurtres célèbres, sont disposés à payer pour pouvoir la rencontrer. Ils sont également intéressés par les "objets souvenirs" de l'époque du meurtre. Libby est pragmatique et elle a besoin d'argent. Elle accepte.

Elle découvre un groupe de gens passionnés par "les meurtres satanistes de Kinnakee". Elle réalise surtout que son frère a un fan-club, essentiellement féminin, qui se démène pour prouver son innocence et le faire libérer. Le fan-club a ses théories sur le véritable assassin et a besoin de Libby Day pour les étayer.

Pour l'argent d'abord, pour satisfaire son propre besoin de savoir ensuite, Libby va plonger dans les souvenirs, retourner à Kinnakee, rendre visite à son frère en taule, et chercher, fouiller parmi les ombres du passé.

* * *

"La mesquinerie qui m'habite est aussi réelle qu'un organe. Si on me fendait le ventre, elle pourrait fort bien se glisser dehors, charnue et sombre, tomber par terre, et on pourrait sauter dessus à pieds joints. C'est le sang des Day. Il a quelque chose qui cloche."

Selon un procédé classique (et ici très bien maîtrisé) le récit alterne entre deux époques: les vingt-quatre heures précédant le triple meurtre en janvier 1985, et le présent.

En 1985, le lecteur suit les faits et gestes de Patty, la mère de famille, et Ben, le fils aîné. À l'époque actuelle nous accompagnons Libby.

Ces trois personnages -comme les autres d'ailleurs- sont merveilleusement dépeints. Patty Day est la femme au foyer, qui s'occupe seule de ses quatre enfants (l'ex-mari, Runner le bien nommé, n'est pas du genre à payer une pension alimentaire). En prime elle doit faire tourner la ferme héritée de ses parents.

C'est l'occasion pour Gillian Flynn de rappeler une certaine réalité : les banques qui incitaient les fermiers à s'endetter pour l'achat de matériel dernier cri, la concurrence de plus en plus féroce des pays étrangers comme l'Argentine, la baisse des prix, la pauvreté qui s'installe, et en bout de course la saisie des biens puis des terres. Patty voit avec angoisse cette dernière étape s'approcher.

Ben Day est un personnage tragique lui aussi, dans un autre genre. Son principal souci est d'entrer dans la confrérie des Hommes, des Vrais. Mais il ne sait pas bien comment faire. En l'absence de figure paternelle il s'efforce de trouver ailleurs le modèle dont il a besoin. Le moins qu'on puisse dire est que ses choix ne sont pas toujours très judicieux. Il est souvent agaçant et l'envie de lui tirer des baffes titille le lecteur à maintes reprises. Bref, il est parfait...

Libby Day entre discrètement dans la catégorie "petite, teigneuse, mais on l'aime quand même", aux côtés de Lisbeth Salander. De petite taille (1m58), pas très sociable, méfiante, voleuse et un peu menteuse, elle promène sur le monde et ses frères humains un regard ironique et franchement désabusé.

Ébranlée par la foi qui anime les adeptes du Kill Club, elle va ouvrir la porte au doute... était-ce vraiment Ben qu'elle avait vu et entendu cette nuit-là, il y a vingt-cinq ans?

Des personnages superbes pour un très, très bon roman.

Voir aussi: Carnets noirs, Canel.

11 commentaires:

Canel a dit…

Oui, descriptions des situations, psychologie des personnages très fines, très justes. J'avais un faible pour Ben, tellement attachant avec sa petite soeur et en-dehors de chez lui (vêtements de bb, prénoms...). Et l'ambiance garçon ado/petites pestes = +++
Aux éditions Sonatine, as-tu lu "Les visages" ? il ne fait pas l'unanimité mai c'est mon thriller favori 2009 (idem : lis-en le moins possible à son sujet avant).

Lys*tig a dit…

celui-ci m'a tenté dès sa sortie et je n'en lis ou n'entends que de bonnes critiques !

god aften !

Paul Arre a dit…

Canel: bonsoir! Ben est très bien construit, très vivant, comme les autres personnages. Autre point important les dialogues sont naturels, crédibles, etc. Une réussite

J'ai entendu de bonnes choses sur Les Visages (chez Nancy par exemple, voir ma liste de blogs) et il fait partie des choses à lire. Le problème c'est "QUAND"? Je vais essayer de le glisser avant l'arrivée du sixième polar de Maître Arnaldur.

Lystig: Hej! En effet plusieurs blogs ont un avis très favorable à propos de ce roman. Selon moi c'est mérité. Une très belle surprise. Hoppas att Du mår bra. God kväll!

Ys a dit…

Oui, quel bon livre, très bon, le troisième dont je sors très enthousiaste chez Sonatine, après "Seul le silence" et "Les visages".

Paul Arre a dit…

Bonsoir Ys,

Les Lieux sombres m'a fait encore plus d'effet que Seul le silence, sans doute parce que je n'avais pas entendu parler du bouquin (ni de l'auteur) avant de le lire. J'ignorais totalement ce qui m'attendait.

Sur ma peau patiente tranquillement sur une étagère du salon :-)

biblio a dit…

Beaucoup aimé ce livre et j'ai aussi aimé son premier "sur ma peau". Une auteure a suivre.

Paul Arre a dit…

Voilà un bouquin qui fait l'unanimité, ça n'arrive pas si souvent ;-)

Pour info, voici le billet d'Ys

et voici le billet de Biblio

Gwenaelle a dit…

Bonsoir! Tous les avis sur ce livre sont très enthousiastes. Je crois que je vais finir par craquer!

Paul Arre a dit…

Si vous n'aimez pas, vous pourrez blâmer la blogosphère ;-)

Mic a dit…

Bonjour Paul,

Je commence aujourd'hui à lire le premier roman de Gillian Flynn "SUR MA PEAU" qui était passé un peu inaperçu en France (édité chez Jean-Claude Lattès). Quant à son second, publié chez Sonatine, c'est un gros succès. De toute façon ici dès qu'on présente un livre de chez Sonatine ou Actes Sud en librairie, tout le monde se précipite. J'espère accrocher ... à bientôt Paul, amitiés MIC.

Paul Arre a dit…

Allo Mic! Sur ma peau est encore dans ma PAL, qui ne désenfle pas...