samedi 17 octobre 2009

Misterioso : du sang sur le piano

Voici encore un auteur connu en Suède mais qui commence seulement à être traduit en français: Arne Dahl (pseudonyme de Jan Arnald).

Son Misterioso est paru en 2008 chez Seuil, traduit par Rémi Cassaigne. Le titre est disponible chez Points depuis peu.

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Ambiance jazzy

Stockholm, 1997. Deux riches hommes d'affaires sont assassinés en deux jours. Les deux scènes de crime sont similaires, le modus operandi est le même. Le (les?) tueur est méticuleux et ne laisse pas de traces: pas d'empreintes, pas d'ADN, pas de projectiles.

Le lecteur, au début, en sait un peu plus que les policiers puisque nous assistons aux meurtres. Chaque fois un morceau de jazz accompagne le crime, morceau qui donne son titre au roman. Les amateurs de jazz seraient bien inspirés de faire jouer le Misterioso de Thelonious Monk durant leur lecture. Je n'en dirais pas plus...

Misterioso nous plonge dans le travail quotidien d'un groupe d'enquêteurs "d'élite". Jan-Olov Hultin, de la Police criminelle, recrute dans plusieurs villes du pays six policiers (dont une femme, Kerstin Holm) pour former le "groupe A": une équipe de choc qui a pour mission d'identifier et arrêter un probable tueur en série. L'enquête commence sur les chapeaux de roues.

Arne Dahl a une bonne maîtrise du rythme (étant donné le titre, cela s'imposait). Le récit démarre rapidement, ralentit lorsque les pistes initiales s'enlisent et que le moral de l'équipe vacille, puis repart de plus belle avant d'aboutir à un final plein d'action.

Ce roman est un polar pur sucre, avec des personnages très "flics", très pros, qui devront concilier devoir et vie familiale (souvent au détriment de celle-ci). Des policiers aux origines et expériences variées depuis le Viking blond gonflé aux stéroïdes jusqu'au bon flic légèrement tête brûlée, qui échappe de peu aux "boeufs-carottes" (la police des polices) avant d'être recruté par le Groupe A.

Misterioso aborde des thèmes classiques du polar scandinave: la xénophobie, les relations entre les Suédois "de souche" et ceux issus de l'immigration, les abus du capitalisme financier et leurs conséquences (la critique anticapitaliste a d'ailleurs une voix au sein du Groupe A: Arto Söderstedt, qui se définit lui-même comme "le Finlandais de service" et a un itinéraire professionnel assez surprenant).

Paul Hjelm, le personnage principal, est un peu le "Suédois moyen" de l'équipe: bons états de service mais une carrière sans coup d'éclat (sauf au tout début du récit), marié, deux enfants.
Voilà à quoi ressemblait son univers: dans la norme, tous les policiers blancs, hétérosexuels, d'âge moyen. Hors norme, tous les autres. Il regarda les déviants installés sur le canapé: sa femme Cécilia, 36 ans -c'est bien ça?-, sa fille Tova, 12 ans. Public Enemy était ailleurs mais on l'entendait de loin.
Arne Dahl a investi un peu de lui-même dans chaque membre du Groupe A (il va jusqu'à décrire Kerstin Holm comme sa part féminine) mais dans le groupe c'est Hjelm qui ressemble le plus à un alter ego: "han har fått bära min egen osäkerhet inför tillvaron (...) Det värsta är att jag gillar honom - vilket kanske till och med innebär att jag gillar mig själv. Ibland, i alla fall" [il a hérité de ma propre insécurité face à l'existence (...) Le pire c'est que je l'aime bien, ce qui peut-être implique également que je m'aime bien moi-même. Parfois, en tout cas.]

J'ai beaucoup aimé Misterioso et je n'ai qu'une petite critique à formuler: l'intrigue repose sur quelques coïncidences bizarres un peu trop invraisemblables à mon goût. Mais que cela ne vous arrête pas; si vous aimez le travail du policier sur le terrain, la poursuite de pistes multiples, les courses contre la montre, ce roman vous comblera.

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La série

Misterioso n'est que le premier opus d'une série qui met en scène Paul Hjelm et le Groupe A, sur un total de dix ouvrages dont le dernier et onzième (eh oui), Elva, est paru l'an dernier en Suède. Selon l'auteur chaque roman est indépendant, même si les personnages principaux restent les mêmes.

Misterioso et Qui sème le sang (Ont blod) sont disponibles en français -le 2e titre paraît cette semaine au Québec.

Le lecteur doit garder en mémoire ce décalage entre la série originale et la traduction. L'action de Misterioso se déroule en 1997. Lorsque Jan-Olov Hultin et son équipe enquêtent sur des événements de 1992 ou 1993 il s'agit pour eux d'un passé récent.

Voici la liste complète des titres de la série: Misterioso, Ont blod (Qui sème le sang), Upp till toppen av berget, Europa Blues, De största vatten, En midsommarnattsdröm, Dödsmässa, Mörkertal, Efterskalv, Himmelsöga, Elva. (Merci, Bokus.)

Rémi Cassaigne a du boulot devant lui!

Pour finir, je rappelle que la Svenska deckarakademin a accordé en 2007 un prix spécial à Arne Dahl pour l'ensemble de sa série "Groupe A" car elle a contribué au renouvellement et à l'essor du genre en Suède. Un bel hommage!

vendredi 16 octobre 2009

Meurtres sur la côte ouest



La collection Actes Noirs a le vent en poupe.

Après l'énorme succès de la série Millenium de Stieg Larsson, un autre auteur suédois s'assure une bonne place dans les palmarès. Il s'agit de Camilla Läckberg, qui vient de publier en Suède son 7e roman, Fyrvaktaren (Le gardien de phare) dont on peut voir une annonce assez "rétro" sur son blog.

Un gardien de phare? De döda har någott att berätta, les morts ont des choses à raconter? Mord och mörka makter, meurtre et puissances obscures? Mhh... Ça me rappelle quelque chose! Je suis curieux de comparer les approches de Theorin et Läckberg sur ces sujets (les phares et les morts). Cela promet d'être intéressant car son univers est assez différent, plus lumineux, que celui de l'auteur de L'heure trouble (si on fait abstraction des crimes, bien sûr...)

Sont déjà parus en français les deux premiers romans de la série: La princesse des glaces et Le prédicateur.

Le tailleur de pierre est annoncé pour le 19 octobre. Il arrivera en même temps que le 2e Arne Dahl mais ce n'est pas grave, je suis prêt. Envoye, Actes Sud, chu capable d'en prendre!

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Le cadre

Les romans de Camilla Läckberg se déroulent dans une sorte de Saint-Tropez suédois, Fjällbacka, petite ville de la côte ouest située dans la commune de Tanum, entre la frontière norvégienne et Göteborg. Calme l'hiver, populeux l'été. Quelques belles photos sur le site de la (petite) ville (cliquez sur Bildgalleri dans le menu, puis Fjällbacka i dag - Fjällbacka aujourd'hui - pour avoir un aperçu des lieux).

Les histoires mettent en scène Erica Falck, auteure (elle travaille sur une biographie de Selma Lagerlöf lorsque commence La princesse des glaces), Patrik Hedström, inspecteur au commissariat de Tanumshede, leurs proches et leurs collègues.

L'univers de Läckberg me rappelle un peu celui de Kathy Reichs: un habile mélange d'enquêtes policières, d'intrigues personnelles et d'humour. Erica et Patrik vont se retrouver (ils se sont connus enfants avant que leurs chemins se séparent), tomber amoureux, roucouler, se préparer de bons petits plats, fonder une famille... tout en enquêtant sur des meurtres sanglants et des mobiles sordides.

Mais contrairement aux sempiternelles hésitations de l'héroïne de Reichs, Temperance, qui porte bien son nom et attend sagement plusieurs volumes avant d'enfin céder aux yeux bleus acier de son collègue Montréalais, Erica et Patrik ne perdent pas de temps en tergiversations. On se drague dans le premier roman, on met bébé en route dans le second, on l'accueille dans le troisième.

Admirable efficacité scandinave.

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Les héros

La dynamique Erica revient à Fjällbacka après la mort de ses parents, afin de trier leurs affaires et retrouver la maison de son enfance. Elle n'a pas l'intention de s'installer de nouveau dans le village et prévoit retourner à Stockholm une fois les affaires réglées et le sort de la maison décidé. Mais le destin va s'en mêler: Erica est présente lorsqu'on découvre une de ses vieilles amies d'enfance, étendue dans une baignoire, les poignets tranchés. L'air glacé pénétrant par une fenêtre ouverte a gelé la surface de l'eau dans laquelle elle repose.

Ce tragique événement va amener Erica à croiser le chemin de l'inspecteur Patrik Hedström. Lui aussi est un enfant du pays, mais contrairement à la victime et à Erica il est resté fidèle à la petite ville qui l'a vu grandir.

Étranges retrouvailles avec le passé: une ancienne amie morte dans une baignoire gelée. Un ex-copain de lycée bien vivant et flic.
« L'essayage des vêtements et les émotions l'avaient fait transpirer sous les bras et elle se lava encore une fois en pestant. Elle employa près de vingt minutes pour obtenir un maquillage parfait et cela fait, elle réalisa que la décoration avait pris un peu trop de temps et qu'elle aurait dû avoir démarré le repas depuis un bon moment déjà. Elle rangea sa chambre en vitesse. »
Le couple Falck-Hedström est bien établi lorsque commence Le prédicateur. Erica y a un rôle plus effacé. Elle est en effet enceinte -très enceinte- ce qui permet à l'auteure de jouer avec les humeurs de ses personnages et de tricoter quelques scènes amusantes entre une Erica limitée dans ses activités, incapable de dormir sur le ventre (une position qu'elle affectionne), privée de bons petits vins, et un Patrik honteux mais soulagé de pouvoir fuir la mauvaise humeur de sa compagne pour aller enquêter sur deux vieux squelettes, un cadavre, et une disparition.

Le personnel du commissariat de Tanumshede est une autre source de gaieté dans les romans. Outre la secrétaire/mère poule/réceptionniste, les enquêteurs (tous mâles) se composent d'un commissaire imbu de sa personne (Bertil Mellberg), un enquêteur hargneux et incompétent (Ernst), un paresseux (Gösta), un petit jeune prometteur (Martin), et Patrik.

La description de la routine policière -avec ses pesanteurs administratives et ses experts si populaires grâce à certaines séries télévisées- ne passionne guère Camilla Läckberg, du moins dans ses deux premiers polars. Mais l'auteure compense aisément en apportant une touche divertissante à une tradition suédoise plutôt austère dans l'ensemble. Elle a aussi un autre point fort: ses personnages. Läckberg leur donne vie avec beaucoup de succès.
« L'odeur de l'étranger était devenue familière maintenant. Pas désagréable. Pas comme elle aurait pu imaginer l'odeur de la malveillance. »
N'allez pas croire que tout est rose dans l'univers läckbergien: violences conjugales, patriarches abusifs, familles dysfonctionnelles, abus sur mineur... nous sommes en plein dans le monde du polar.

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Potinons un peu

Difficile de ne pas établir un parallèle entre les romans de Camilla Läckberg et sa vie personnelle. Comme Erica, elle vit de son écriture. Comme elle, elle partage sa vie avec un policier, Martin, avec qui elle a eu un enfant il y a quelques mois.

Il semble toutefois que dans son cas la réalité ait imité la fiction, et non l'inverse. La relation Martin/Camilla a commencé de manière plutôt prosaïque: le populaire policier (1) lui a donné quelques conseils alors qu'elle travaillait sur le quatrième roman de la série (Olycksfågeln). La romancière et le flic, qui avaient déjà deux enfants chacun de leur côté, se sont ensuite rapprochés.

Quelques photos de l'heureux couple sont disponibles sur le blog de l'auteure: Mässan i bilder (photos prises durant le Salon du livre de Göteborg, 24-27 septembre 2009).

Je suis curieux de découvrir si l'influence du flic de sa vie est perceptible dans ses romans plus récents. Il faudra patienter pour se faire une idée. Olycksfågeln attend déjà sagement, pas très loin de la table de nuit, que je tourne la dernière page du Tailleur de pierre.


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NOTES

(1) Il est connu pour avoir participé en 1997 à une émission de télé-réalité, Expedition Robinson (une sorte de Survivor).

samedi 10 octobre 2009

Leif GW Persson: retour sur l'affaire Palme


Né en 1945 à Stockholm, Leif G.W. Persson a été assistant puis enseignant aux universités de Stockholm et Linköping, et à la fin des années soixante, conseiller auprès du Chef de la police nationale. Il perdra –temporairement– cet emploi en 1977, soupçonné d’avoir fourni une information à un journaliste du Dagens Nyheter (à propos du ministre de la Justice de l’époque et de son penchant pour les prostituées).

Il profite de ce temps libre pour compléter ses études et commencer une carrière d’auteur de romans avec Grisfesten (non traduit en français) qui met en scène un ministre… amateur de prostituées! Il a écrit à ce jour huit romans, dont trois ont été traduits en français.

Son travail d’auteur de romans policiers sera couronné deux fois par la Svenska Deckarakademin (Académie suédoise du roman policier) : en 1982 pour Samhällsbärarna (non traduit en français), et en 2003 pour En annan tid, ett annat liv (Sous le soleil de minuit, édité aux Presses de la Cité, coll. Sang d’encre en 2006, repris au Livre de Poche en 2008).

A aussi été traduit en français : La nuit du 28 février, Presses de la Cité, coll. Sang d’encre, 2005 (repris au Livre de Poche).

Leif G.W. Persson est également l’auteur, avec Jan Guillou, de « livres pour l’homme » (mansböcker), malheureusement (?) pas disponibles dans notre langue, comme Le grand livre du macho ou Le livre de cuisine des gars.

Dans Comme dans un rêve (Éd. Rivages, trad. Esther Sermage), l’auteur met de nouveau en scène le personnage de Lars Martin Johansson, qui occupe désormais le poste de chef de la Direction nationale de la police judiciaire. Johansson va charger une petite équipe de rouvrir discrètement l’enquête sur le plus célèbre meurtre commis en Suède : l’assassinat du premier ministre Olof Palme en 1986.

Criminologiste et auteur, Leif G.W. Persson s’est beaucoup intéressé à l’affaire Palme, qui n’est officiellement toujours pas résolue. Un homme, Christer Pettersson, avait pourtant été arrêté en décembre 1988, jugé en juin-juillet 1989 et condamné à la prison à perpétuité. Le procès d’appel renversera toutefois la décision et Pettersson sera libéré (septembre-octobre 1989). Il meurt en 2004.

Les multiples pistes suivies par les enquêteurs n’aboutiront pas (piste kurde, piste sud-africaine, etc.), ce qui laisse une large place à l’imagination des amateurs de complots… et des auteurs de polars.

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Pourquoi maintenant?

Il y a prescription pour les meurtres, en Suède, après 25 ans. L’assassinat d’Olof Palme sera donc prescrit le 1er mars 2011. À partir de cette date le meurtrier ne pourra plus être inquiété. Un autre auteur suédois, Thomas Kanger, base l'intrigue d'un de ses romans sur ce fameux délai de 25 ans : Le temps du loup, Éd. Presses de la Cité, coll. Sang d’encre, avril 2009)

L'approche de cette date limite va très certainement susciter, en Suède, un renouveau d'intérêt pour l'affaire Palme.

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Rappel des événements

Photo ci-contre: Olof Palme et sa femme Lisbet en 1976 (source Kriminalkanalen).


Résumé des événements : le vendredi 28 février 1986, le premier ministre suédois, Olof Palme, donne congé à sa garde rapprochée à l’approche de la fin de semaine, puis quitte les locaux du gouvernement en fin d'après-midi.

Olof Palme rentre chez lui, dans la Vieille Ville, seul et à pied.

Après dîner, sa femme et lui quitteront leur domicile, prendront le métro (toujours sans gardes du corps), retrouveront leur fils et sa compagne au Cinéma Grand sur le boulevard Sveavägen (photo de gauche, source Wikipedia).

Après le film les deux couples partiront chacun de leur côté. Alors qu’ils se dirigeaient à pied vers la plus proche station de métro le couple Palme est attaqué par surprise par un homme armé, au coin des rues Sveavägen et Tunnelgatan.


Olof Palme reçoit une balle dans le dos. Le tueur tire une deuxième fois, en direction de l’épouse du premier ministre, sans l’atteindre.

Il est 23h21, la plus grande chasse à l’homme de Suède vient de commencer.

Image de gauche: carte des environs du crime et positions des principaux témoins (détails Kriminalkanalen)

dimanche 20 septembre 2009

Peter Kihlgård - Le restant de nos jours

[texte repris d'une fiche de présentation réalisée initialement pour un réseau de bibliothèques]

Né à Öbrero en 1954, Peter Kihlgård a grandi à Sundsvall et Umeå. Il vit désormais à Stockholm.

Reconnu dans son pays, Peter Kihlgård est l'auteur, depuis 1982, d'une douzaine de romans et de pièces de théâtre.

Le restant de nos jours est son dernier roman publié en Suède (en 2007) et le premier traduit en français.

L’auteur a reçu le prix Stina Aronsons en 2008 pour ce roman. Ce prix a été institué en 2002; il est attribué par une académie littéraire suédoise fondée en 1913 : la Samfundet De Nio (la Société « Les Neuf »).





Les personnages de Kicki & Lasse sont apparus pour la première fois dans une nouvelle, "Diorama", publiée en 1998 dans le recueil Serenader.

Kicki y découvrait qu’elle était atteinte d’un cancer, et Lasse tentait de se défaire de sa dépendance à la nicotine.

L’auteur a retrouvé ses deux personnages quelques années plus tard dans une pièce radiophonique: Cinéma Vérité. Kicki et Lasse, furieux d’avoir été maltraités par leur auteur, le kidnappaient, le ligotaient et l’enfermaient dans une cave, puis le menaçaient de mort s’il refusait d’alléger leur funeste destin.

Photo: Leif Andrée (Lasse), Lina Englund (Kicki) et Peter Kihlgård prennent une pause –et la pose- pendant l’enregistrement de Cinéma Vérité / Source photo: Sveriges Radio, www.sr.se)

Le chantage a visiblement porté ses fruits, puisque Kicki et Lasse reviennent dans Le restant de nos jours, malgré le cancer, l’abus de cigarettes, et un infarctus pour Lasse.

Pas à pas, Peter Kihlgård parcourt 29 années de vie commune, jusqu’à la première rencontre des deux amants.

L’histoire d’un amour, malgré la maladie, les querelles, l’usure, les coups du sort et la mort qui rôde.

(Sources : Actes Sud, www.expressen.se)

dimanche 13 septembre 2009

Quand le loup n'est pas là les rennes dansent


De Thomas Kanger nous ne connaissons pas grand-chose. Un seul de ses livres a été traduit en français: Le temps du loup, aux Presses de la Cité début 2009, traduction Terje Sinding (voir aussi la description de l'ouvrage chez SkandiLit).

En Suède par contre, l'auteur est bien connu (voici son site personnel).

Né en 1951, il exerce la profession de journaliste depuis 1980; il a tout d'abord travaillé pour des journaux, puis pour la télévision.

Depuis 2002 il a réalisé plusieurs documentaires pour la télévision nationale suédoise.

Il a également participé à la formation de journalistes au Vietnam, dans les territoires disputés en Israël, et au Sri Lanka.

Il est également l'auteur de cinq polars publiés entre 2001 et 2007. Leur personnage central est une commissaire, Elina Wiik, qui travaille au sein de la police criminelle de Västerås, à l'ouest de Stockholm.

Un seul de ces romans a été traduit en français, le quatrième de la série: Le temps du loup (titre original: Söndagsmannen, "l'homme du dimanche"). Le lecteur ne saisira donc pas les quelques références au passé récent d'Elina Wiik, mais les informations fournies sont suffisantes pour nous permettre de suivre les événements.

La commissaire Wiik est indépendante. Très indépendante. Et franche. Ce qui lui cause bien des problèmes avec une partie de sa hiérarchie. Bien qu'elle puisse compter sur quelques fidèles soutiens au sein de la police locale, elle n'est pas mécontente de travailler seule sur une vieille affaire de meurtre et de disparition qui la captive irrésistiblement: au printemps 1980, le cadavre d'Ylva Malmberg -originaire de Västerås- est découvert en pleine nature, à Jäkkvik en Laponie, dans la commune d'Arjeplog. Le jour exact de la mort est inconnu, mais les enquêteurs l'ont fixé au 1er octobre 1979 en se basant sur les conclusions de l'autopsie et sur le témoignage d'un vieux Lapon qui serait le dernier à avoir vu la jeune femme vivante.

Du bébé de cette dernière il n'y a aucune trace.

Un ancien collègue d'Elina, tout récemment parti à la retraite, avait travaillé sur l'affaire. Elle décide de reprendre le flambeau.

Le rythme de l'enquête est rapide et le lecteur est tenu en haleine de la première à la dernière page. Elina Wiik a en effet un délai: le meurtre d'Ylva Malmberg est vieux de presque vingt-cinq ans. Selon la loi suédoise il sera prescrit le 1er octobre 2004 et le coupable ne pourra plus être jugé, même s'il devait être découvert par la suite.

Elina Wiik a donc moins de quatre semaines pour trouver des indices qui auraient pu échapper à ses collègues à l'époque de la première enquête, et résoudre l'énigme.

Ce long délai de vingt-cinq ans est source de difficultés car les pistes ont refroidi, les témoins ont déménagé, certains sont morts; mais il peut aussi jouer en faveur de la commissaire: des témoins qui pouvaient avoir de bonnes raisons de passer certains détails sous silence en 1980 peuvent se montrer bien plus coopératifs en 2004 (le meurtre n'est pas le seul crime à bénéficier de la prescription, ou encore une situation personnelle peut avoir radicalement changé).

Le temps du loup est ce que les anglophones appellent un page-turner. Évitez de le lire si vous devez surveiller un enfant ou si vous avez une casserole sur le feu... C'est un bon roman, très prenant.

Découvrirons-nous bientôt d'autres aventures d'Elina Wiik en français? Affaire à suivre...

Mise à jour: une deuxième enquête d'Elina Wiik est parue en 2010, Les disparus de Monte Angelo. Voir aussi le récapitulatif des titres de la série Wiik.

samedi 12 septembre 2009

Le prochain Indridason arrive bientôt en anglais

J'attendrais probablement -et impatiemment- la traduction française, mais les lecteurs anglophones pourront se régaler du nouvel Indridason dès le 27 octobre:

Hypothermia, Random House Canada, ISBN: 9780307357816, 32$ (titre original Harðskafi, publié en 2007)

cf. le site de Random House.

Irresistible Targets consacre un billet à l'ouvrage.

vendredi 11 septembre 2009

Nattfåk - L'Écho des morts : un roman d'hiver


Le premier roman de Johan Theorin a bien été accueilli en Suède (voir L'heure trouble: l'envol de Theorin).

Son deuxième, Nattfåk [que l'on pourrait traduire par Blizzard nocturne], s'avère -selon moi- encore meilleur que le premier. Nattfåk a retenu l'attention de la Svenska Deckarakademin (1) qui lui a décerné le prix du meilleur roman policier suédois en 2008, mais il a également obtenu le Glass Key Award remis par la Skandinaviska Kriminalsällskapet (association scandinave d'auteurs de polars).
Mise à jour juillet 2010: le roman remporte également l'International Dagger Award (UK).

À ce jour la traduction n'est toujours pas annoncée chez Albin Michel. La traduction sortira en France dans les premiers jours de février 2010 chez Albin Michel et devrait avoir pour titre L'écho des morts. Brrrr... Le Canada patientera jusqu'au mois de mars. Voir aussi Petit conseil aux lecteurs.

C'est en traçant les grandes lignes de Nattfåk alors qu'il travaillait encore sur son premier roman que Johan Theorin a réalisé que L'heure trouble se passait essentiellement en automne tandis que Nattfåk devait se dérouler en hiver. De là est venu son projet d'écrire une série de quatre romans se déroulant tous sur l'île d'Öland, un par saison.

Après le livre d'automne et celui de l'hiver, le troisième roman s'intitulera Blodläge (2) et son action se déroulera au printemps; on retrouvera le village fictif de Stenvik et sa vieille carrière, qui apparaissaient déjà dans L'heure trouble. La série se terminera avec un roman d'été (voir un récapitulatif des titres de la série).

Tous ces romans mettront en scène Gerlof Davidsson, le vieux marin qui vit désormais dans une maison de retraite, à Marnäs.

* * *

Dans Nattfåk, nous retrouvons donc Gerlof (il insiste pour que ses interlocuteurs prononcent bien "Hirlof"). Mais l'histoire est centrée sur d'autres personnages, à savoir la famille Westin-Rambe.

Joakim Westin est l'époux de Katrine, née Rambe. Ils sont les parents de deux bambins: une fillette d'environ six ans, Livia, et Gabriel, qui n'a pas encore trois ans. La famille Westin, pour des raisons qui seront précisées au cours du récit, quitte sa belle villa des environs de Stockholm pour s'installer sur l'île d'Öland, dans une zone rurale peu peuplée du nord-est de l'île appelée le Cap aux Anguilles (Åludden), entre la mer Baltique à l'est et un marais à l'ouest.

La principale caractéristique du lieu (3) consiste en deux phares, construits au même moment au milieu du XIXe siècle, érigés chacun sur son petit îlot à une dizaine de mètres du rivage, et auxquels on accède par une digue de pierres. La digue a un double rôle: briser la force des vagues pour protéger les phares lors des violentes tempêtes, et permettre un accès direct aux phares à pied sec (si on peut dire... la pluie et la glace rendent parfois le passage périlleux).

L'habitation achetée par la famille Westin a été bâtie en même temps que les phares. Elle était destinée à accueillir les gardiens et leurs familles, avant que l'automatisation des phares ne rende la présence des surveillants inutile. Åluddens gård, la ferme d'Åludden, se compose d'un vaste bâtiment principal à deux étages, destiné à abriter les habitants du lieu, d'une grange désormais inutilisée (les animaux vivaient au rez-de-chaussée, le foin était entreposé à l'étage), et d'un troisième bâtiment plus petit, une sorte d'annexe pouvant au besoin être habitée.

Ajoutons à cela que des légendes circulent à propos d'Åluddens gård. Une bonne partie des bâtiments auraient été construits à partir des troncs d'arbres récupérés à la suite du naufrage d'un navire marchand allemand durant une tempête hivernale, en 1846. Jeté sur les hauts fonds, brisé par la mer démontée, le bateau sombra, ne laissant aucun survivant. Seuls quelques corps furent repêchés.

Le décor est planté, l'hiver arrive, le rideau peut se lever.

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Comme pour L'heure trouble, l'auteur entremêle plusieurs histoires.

Le récit principal est centré sur les membres de la famille Westin, les événements qu'ils affrontent, l'intrusion de la mort, la pénible traversée du deuil, leurs relations -parfois difficiles- avec leurs proches, l'adaptation à la vie sur l'île, et les nouvelles rencontres. Gerlof Davidsson et sa petite-nièce Tilda (qui vient de prendre ses fonctions au poste de police de Marnäs) vont ainsi entrer dans la vie des Westin.

Le récit parallèle, constitué de courtes réminiscences du passé, met en scène deux "personnages" principaux: la demeure elle-même, Åluddens gård, et les très grosses tempêtes hivernales, que les Ölandais nomment "fåk" (4). Ce récit commence à l'hiver 1846, durant la construction des phares jumeaux d'Åludden, et se poursuit en remontant le temps, suivant en cela un procédé très semblable à celui de L'heure trouble.

* * *
De döda samlas varje vinter för att fira jul. Men en gång blev de störda av en ogift gumma. Hennes klocka hade stannat, så hon gick upp för tidigt och kom mitt i julnatten i kyrkan. Det sorlade av röster som om det var gudstjänst där och det var fullt med folk. Plötsligt såg gumman sin fästman från unga dagar. Han hade drunknat många år tidigare, men nu satt han i en kyrkbänk bland de andra.

"Les morts se rassemblent chaque hiver pour fêter Noël. Mais une nuit ils furent dérangés par une vieille fille. Son horloge s'étant arrêtée, elle s'était levée bien trop tôt et était arrivée à l'église en pleine nuit de Noël. Des voix murmuraient comme si un service était en cours, et il y avait plein de monde. Soudain, la vieille femme vit son fiancé de jadis. Il s'était noyé de nombreuses années auparavant, mais il était assis là, sur un banc d'église, parmi les autres."
C'est avec ce conte populaire du XIXe siècle que s'ouvre Nattfåk, et ce n'est pas pour rien. Le récit est sombre (pas uniquement parce que c'est l'hiver) et les personnages comme les lieux semblent hantés. Mais par quoi et pourquoi? Il faudra être patient et savourer chaque page du roman avant d'espérer comprendre toute l'histoire. Ou du moins une bonne partie de l'histoire car l'auteur ne craint pas de laisser quelques zones d'ombre. Des zones d'ombre dans un roman sombre.

Alors de quoi s'agit-il ici? Roman policier? Thriller? Ou encore autre chose?

Nattfåk est un roman captivant avec une touche et une atmosphère propres à Theorin. Le lecteur qui s'attend à lire un bon polar suédois classique, avec ses enquêteurs ronchons et sa critique sociale en toile de fond, va être quelque peu dérouté et pourra se demander si Johan Theorin est le pseudonyme suédois de Stephen King ou d'Edgar Allan Poe.

Ni de l'un ni de l'autre en fait (5). Johan Theorin aime jouer avec ses lecteurs. Nattfåk n'est pas facile à cataloguer car il joue sur plusieurs tableaux (ce n'est pas qu'une expression... vous goûterez l'allusion après avoir lu le bouquin).
(...) namn, årtal och korta dikter på vykort.
Det är vad vi alla kommer att vara en gång.
Minnen och spöken
.

"(...) des noms, des dates et de petits poèmes sur des cartes postales.
C'est ce que nous serons tous un jour.
Des souvenirs et des fantômes."
La clef pour lire ce livre est simple: oubliez vos références, laissez vous porter par les vents du fåk, errez dans les couloirs vides d'Åludden, contemplez la mer grise et sa fine couche de glace, écoutez les vieilles histoires de Gerlof.

Laissez l'auteur vous raconter une histoire belle et amère, l'histoire d'Åluddens gård et de ceux qui vivent en ses murs.


---NOTES---
(1) L'académie suédoise du polar.

(2) Voir le site de l'auteur.
Blodläge est un vieux terme utilisé par les tailleurs de pierre d'Öland pour désigner certaines strates de calcaire rouge.

(3) Ici encore, le lieu est issu de l'imagination de l'auteur. Petit détail: le phare qui illustre la couverture des éditions suédoises du roman existe bel et bien, il s'agit de Långe Erik (le Grand Éric) qui se trouve à la pointe nord de l'île d'Öland.

(4) Le fåk est une violente tempête de neige venant de l'est, de la mer Baltique. Elle est caractérisée par des vents puissants et une abondante chute de neige.

(5) Johan Theorin ne cache toutefois pas son admiration pour Edgar Allan Poe.



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